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Le schiste
De la géologie à la pierre
Entre Mont Aigoual et Mont Lozère, de la bordure des grands Causses jusqu’à la faille des Cévennes, crêtes et vallées encaissées des Gardons s’alternent dans le paysage. Cette région, communément appelée la Cévenne des Cévennes, est le pays du schiste ou plutôt le pays “ des ” schistes. En effet, les caractéristiques, la qualité de la pierre et l’utilisation qui en découle (lauzes, dalles ;…) sont diverses et s’expliquent par l’histoire géologique. Le schiste a été utilisé dans l’architecture depuis les temps les plus reculés comme en témoignent les nombreux menhirs et coffres du Néolitique. Il est présent dans toutes sortes de constructions : habitats, bancels*, fours, toitures… et s’intègre parfaitement dans l’environnement des vallées cévenoles.
Cet article est consacré à expliquer la formation des schistes des Cévennes et ses caractéristiques. Ses utilisations au cours de l’histoire sont présentées à travers des exemples concrets pris sur la commune de Saint-Germain de Calberte et ses environs.
La formation du schiste
Le schiste s’est formé en deux stades qui ont eu lieu au cours de l’histoire des roches des Cévennes [1] (voir figure 1).

Il y a 500 Millions d’années (Ma) environ, sous d’autres latitudes, un océan peu profond, le Iapétus, séparait deux plaques continentales. Des sédiments se sont déposés au fond de cet océan sous forme de couches. Ces couches contiennent les mêmes éléments (fines particules proches des argiles appelées pélites, quartz, feldspath…) mais dans des proportions différentes. Ces sédiments, de composition différente, donneront par la suite les différents types de schistes des Cévennes.
Il y a 340 Ma, le rapprochement des plaques provoque la fermeture de l’océan, puis la formation d’une chaîne de montagne : la chaîne hercynienne. Les plaques se chevauchent, et les sédiments déposés il y a 500 Ma d’années sur l’océan sont entraînés à 15 km de profondeur. La température et la pression augmentent et les minéraux, sous ces nouvelles conditions, se déforment comme le quartz ou se transforment en nouveaux minéraux : les pélites deviennent des micas, minéraux ressemblant à des paillettes. Sous les contraintes, les minéraux vont tous s’orienter de manière identique, cela va former des feuillets. Toutes ces transformations s’appellent le métamorphisme (du grec “ méta ” : changement, “ morphé ” : forme). Les sédiments se sont transformés en schistes.
Au cours de cet événement, d’autres phénomènes se produisent. Dans certaines zones très localisées, le schiste se déforme, se plisse. .. Ce sont des zones de déformation où l’eau circule préférentiellement. La silice du quartz est dissoute dans l’eau puis recristallise sous forme de quartz pur, blanc laiteux, au sein du schiste.
Puis par la suite, l’érosion des roches permet de faire remonter à la surface ces schistes formés à 15 km de profondeur. D’autres événements postérieurs provoquent localement des plissements, des fractures ou même l’altération ** de ces schistes.
Localisation des carrières d’extraction

Atelier-entrepôt de la carrière de schiste de Galta
L’histoire géologique que nous venons de résumer est responsable des principales caractéristiques du schiste (sa composition, son feuilletage, sa fracturation…) et de sa qualité.
Pour les murets, la pierre a souvent été extraite sur place, tandis que pour l’habitation, des schistes de meilleure qualité étaient recherchés. Autrefois, chaque exploitation avait sa petite carrière d’extraction pour les besoins familiaux. Actuellement, des carrières se sont développées alors que d’autres, économiquement peu rentables ou fautes de repreneurs, ont fermé [2].
En théorie, il est possible de définir les niveaux de schistes les mieux adaptés selon l’utilisation que l’on souhaite en faire. Les carriers recherchent préférentiellement les produits de composition homogène, au feuilletage régulier, contenant peu de veines de quartz blanc et peu affectés par des plis et fractures postérieurs. Ainsi les zones de déformation décrites au paragraphe précédent, où le schiste est très plissé et riche en veines de quartz sont à éviter. De même les zones d’altération (schistes rubanés sous les Causses par exemple) et les zones à proximité de failles contiennent des schistes de mauvaise qualité. Un autre critère de choix est celui de la composition du schiste. Elle contrôle la nature de la pierre, l’épaisseur et la régularité du feuilletage, définissant son utilisation. Ainsi, des schistes riches en micas appelés schistes noirs ont des feuillets bien marqués, se clivent facilement et finement et sont particulièrement utilisés comme lauzes pour les toitures. Les schistes homogènes en composition et aux feuillets réguliers mais épais seront appréciés comme pierre de dallage.
Une étude géologique d’un secteur permet de localiser les différents types de schistes, les zones de déformation, les fractures et peut-être un bon préalable pour déterminer des zones favorables et interpoler leur extension géographique. Toutefois, dans la pratique, le facteur qui conditionne principalement l’implantation d’une carrière reste la propriété foncière.
Le schiste à Saint Germain de Calberte
Saint Germain de Calberte est un village au cœur des Cévennes schisteuses. Les reliefs sont abrupts, formés de vallées encaissées délimitées par des lignes de crêtes. Châtaigniers, bruyères, genêts, mimosas…affectionnent particulièrement ces terrains acides de moyenne altitude. Les montagnes sont sillonnées de murets de pierres de schiste et l’habitat se disperse en de nombreux hameaux de petite taille. Cette disposition, inchangée depuis le Moyen-âge [3], est probablement liée à la répartition des sources d’eau, au débit modeste, caractéristiques de ces terrains. Le schiste est omniprésent, dans la nature, dans l’architecture, dans l’économie, dans l’histoire…
L’histoire d’un glissement de terrain
Sur la route d’Alès, en descendant de Saint-Germain de Calberte vers le pont de Lancizole, nous pouvons observer sur le flanc de montagne en face un éboulis de pierre de schiste au lieu dit, la Fialaïre. Il provient d’un glissement de terrain de la rive gauche qui s’est effectué très lentement et de manière continue entre les années 1869 à 1889 [4]. Ce glissement provoquait l’affaissement annuel du chemin et la masse de terrain était descendue jusqu’à la rivière dont le lit s’est déplacé vers la rive droite (qui se situe sous le village) de 18 m environ. Lors des inondations des 30 et 31 octobre 1888, le Gardon déplacé a emporté la base du coteau rive droite provoquant son éboulement. Pour prévenir une éventuelle atteinte au village sus-jacent, un rapport d’ingénieur a préconisé au Conseil municipal de Saint-Germain de Calberte, de construire un mur de pierre, de garantir la berge contre les crues et de boiser la rive gauche afin d’arrêter ce glissement. Il semblerait que le problème actuellement subsiste. Lors de fortes périodes de pluies, la “ Fialaïre ” continue de s’affaisser un peu plus obligeant régulièrement les services de l’Équipement à recharger la chaussée de la D13 qui la traverse. Quant aux berges de la rive droite, elles se dégradent toujours à la suite de crues et un programme de surveillance et d’entretien serait à mettre en œuvre pour la protection du village.

Glissement de terrain du lieu-dit "La Fialaïre", 1999
Ce glissement de terrain est un exemple du type d’événement qui peut se produire à diverses échelles en milieu schisteux. Plus fréquemment, des effondrements de roche se produisent brutalement lors de fortes pluies détériorant régulièrement routes et chemins.
La carrière de schiste de Galta
La carrière de Galta se situe tout près du col de la Pierre Plantée, dans la zone de schistes homogènes appelés les micaschistes quartzeux feldspathiques. L’importante quantité de quartz et de feldspath font que le feuilletage est relativement épais, donnant des lauzes de couleur assez claire et épaisses. Cette roche est plus adaptée à fournir des pierres de dallage ou à bâtir. Certains niveaux, riches en aluminium, contiennent des grenats de quelques millimètres sur les feuillets de micas. La roche est extraite par sciage de blocs qui sont transportés vers l’atelier, à 3 km au dessus de Saint-Germain de Calberte, où ils sont clivés et taillés manuellement.
Le système des terrasses des Calquières
Le schiste a été utilisé pour construire les murets en pierre sèche permettant d’aménager les flancs de montagne pour l’agriculture (maintien de la terre, irrigation) et limiter l’érosion. Le site des Calquières est un exemple de ces terrasses, appelées localement “ bancels ” ou “ faïsses ”, utilisées comme jardins par la population du village [5, 6, 7]. Les pierres, prises sur place, servent à monter les murets qui développent un microclimat favorable en restituant la nuit la chaleur emmagasinée par la pierre durant la journée. Dans les murets, les pierres sont agencées avec le feuilletage horizontal contrairement à celles qui constituent les petits barrages le long des ruisseaux où elles sont posées de chant (feuilletage à la verticale). Cette disposition favorise la résistance du muret ainsi que l’infiltration de l’eau à travers le barrage de pierres empêchant ainsi son effondrement lors des crues.

Site des Calquières, 2000
Les chemins de terre et chemins d’eau
Pour construire les chemins et accès, les anciens n’hésitaient pas à tailler dans les rochers avec une marteline. Les traces de cet instrument s’observent localement le long des routes, de certains sentiers et le long des canaux qui servaient à acheminer l’eau, les béals. Pour ces derniers, on devait respecter une pente ne dépassant pas 1%. Ainsi, lorsque qu’il y avait du rocher, il fallait le tailler en creusant et lorsqu’il y avait la terre, la construction d’un muret de soutènement s’imposait pour la retenir. Les nombreux béals en Cévennes étaient des ouvrages collectifs destinés à l’irrigation des terres et souvent à alimenter un ou plusieurs moulins. Sur St André de Lancize, à la Brousarède, un ancien béal dessert deux moulins actuellement en cours de restauration. D’autres béals ont fonctionné jusqu’au milieu du XXe siècle comme celui qui borde la rivière, sous le château de Calberte. Il alimentait l’ancien moulin de Lancizolle et irriguait les terres à proximité. Le long de ce béal, le rocher est parfois taillé à la main sur près de 5 m de hauteur.
La pierre dans l’histoire

Menhir du Col de la Pierre Plantée
Le menhir du Col de la Pierre plantée, comme tous les menhirs en Cévennes schisteuses, ressemble peu aux menhirs portés par Obélix ! D’âge également préhistorique (néolithique : 2500 ans avant JC) sa forme est clairement définie par les caractéristiques du schiste. De petite taille, aux contours arrondis, frustres (le schiste se taille difficilement) il a toujours une forme tabulaire due au débitage du schiste selon son feuilletage [8]. Il est également possible d’observer l’utilisation du schiste dans les ruines de la villa Gallo-romaine de Saint Clément (commune de Saint-Martin de Lansuscle), seul témoin d’habitat de cette époque en Cévennes schisteuses [9]. Puis, ensuite, il apparaît dans les premiers châteaux de pierre du Moyen-Âge, comme celui de Calberte (ou château Saint-Pierre d’après le nom de la chapelle castrale) dont la plus lointaine citation date de 1092 [3]. Mais la plupart des maisons seigneuriales ont leur architecture qui date du XVIIe et XVIIIe siècle. Elles ont probablement été reconstruites suite aux destructions lors des guerres de religions qui ont particulièrement affecté le pays. Au XIXe siècle, âge d’or des Cévennes grâce au développement de la sériculture, la population est très importante favorisant la construction et l’entretien de nombreux ouvrages architecturaux (bâti, béal, bancels…). L’habitat est particulièrement modifié par une élévation des maisons d’un troisième étage servant à l’élevage des vers à soie (les magnaneries). Le XXe siècle sonne l’abandon des Cévennes, les maisons tombent en ruines, les murets, béals, barrages s’écroulent, les paysages se ferment devant le développement de la végétation. Depuis les années 70, l’arrivée de nouvelles populations, permanente ou secondaire, permettent la restauration de nombreux bâtis. La loi Montagne et le règlement du PNC concernant l’architecture traditionnelle ont permis à la région de conserver une identité paysagère et patrimoniale. Cette dernière joue actuellement comme un atout pour le développement économique de la région et sa repopulation.
À travers ces exemples, on constate toute l’importance de la présence du schiste sur l’environnement paysager, économique et social de cette région. Les reliefs, la localisation de l’eau, la flore, l’architecture, l’habitat, les maquis, l’agriculture, l’industrie artisanale et donc l’activité humaine et sociale dépendent directement ou indirectement de la roche et son histoire. Ces éléments doivent donc être pris en compte pour comprendre les Cévennes d’hier et d’aujourd’hui et réfléchir à son avenir.
Florence Arnaud
* Bancel : nom local des terrasses cévenoles
** Altération : Transformation chimique d’une roche due aux agents climatiques

Porte support de vigne (calquières). Pierres percées.
À voir autour de Saint-Germain de Calberte
· Le château de Calberte, Daniel et Irène Darnas, ouvert au public en juillet et août de 15h à 20h, informations au 04 66 45 90 30.
· Le chemin de la Salamandre : départ Lou Serre de la Can, chemin fléché le long des crêtes du Roc de Galta, passant par un coffre, un menhir et d’autres vestiges préhistoriques à découvrir.
· L’atelier / entrepôt de la carrière de schiste de Galta est sur la route du village de vacance de Lou Serre de la Can : pierres à bâtir, lauzes, dallages, tables d’extérieur… Pour tous renseignements tél : 04 66 45 94 88.
· Les ruines de la villa gallo-romaine de Saint-Clément, à partir du GR 67A-70.
· Le chemin du Grisou : chemin fléché passant notamment par un ancien béal et des moulins en restauration. Pour les chantiers de valorisation du patrimoine, contactez Philippe Cockle au 04 66 45 94 75.
Références
[1] Arnaud (1997) Analyse structurale et thermo-barométrique d'un système de chevauchements varisque: les Cévennes centrales (Massif central français). Microstructures et mécanismes de déformation dans les zones de cisaillement schisteuses. INPL, Nancy. thèse de doctorat.
[2] Lartaud C. et Lartaud V. (1981). Quelques données sur l'exploitation des schistes en Lozère No. École Nationale Supérieure des techniques industrielles et des Mines d'Alès, Département des gisements miniers.
[3] Darnas I. (1990) Structures agraires et habitat rural à Saint-Germain-de-Calberte au Moyen-Age (Lozère). Lyon II. 3ème cycle. 4 volumes, texte 183 p, annexes 104 p, 91 planches, photographie 42 p.
[4] Calberte C.m.d.S.G.d. (1889) Délibération du Conseil municipal du 10/2/1889. Archives municipales de St-Germain de Calberte,
[5] Mercier J. (1994) État des paysages de terrasses et prospectives d'avenir Saint-Germain-de-Calberte/Lozère. Rennes 1. Mémoire de maitrise des Sciences et Techniques. 2 volumes, texte, 68 p et planches HT et annexes 35 p.
[6] Favier B. (1996) Paysage de terrasses: un projet pour la communauté villageoise. Tours. D.E.S.S. 109 p + annexes + cartes hors-texte.
[7] Arnaud F. (2001) Murets de pierres sèches - Les terrasses cévenoles, ou la montagne aménagée. Maison Paysanne de France-Patrimoine rural, 140, 27-29.
[8] Bastide N. (1976). Inventaires et richesses archéologiques du Parc national des Cévennes: commune de Saint-Germain-de-Calberte No. Parc national des Cévennes.
[9] Bastide N. Une villa gallo-romaine: Dans les Cévennes à Saint Clément sur le Mont Mars. Almanach cévenol, 9, 41-79.
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